« On ne devient pas écrivain par pur génie ou par un surgissement de l’inspiration.
On le devient comme d’autres décident soudain de prendre la mer pour faire le tour du monde : pour connaître d’autres espaces, d’autres émotions. Pour lutter contre cette réalité étouffante où tant d’hommes naissent, vivent et meurent sans avoir imaginé que la vraie vie pouvait être ailleurs. » (Extrait de la voix off)
L’histoire de Svevo est celle d’un homme ordinaire qui, à force d’efforts contre lui-même, contre les autres, contre les mots et la feuille blanche, a fini par réaliser le destin dont il rêvait.
La Conscience de Svevo est l’histoire de cette lutte.
La Genèse du film
Si j’essaye de réunir mes souvenirs et mes impressions sur “La conscience de Svevo“, le premier sentiment qui me vient n’est pas forcément très bon : les années ont passé depuis que nous avons fini ce film et, avec le recul, j’y vois maintenant beaucoup trop de défauts pour pouvoir le regarder sereinement.
C’est un premier film avec toutes les limites d’un premier film, avec toutes les erreurs que peut produire une première expérience professionnelle, car “La conscience“ a été cela pour moi. J’avais déjà tourné beaucoup de petits films, de reportages, que j’avais parfois diffusés sur France 3 ou sur Arte, mais aucun de ces films n’avait été construit aussi rigoureusement : de fait, “La conscience“ a été notre première expérience de production, ma première expérience de tournage “officiel“ en tant que réalisateur, ma première expérience de collaboration avec ma compagne Nathalie Combe, et ma première expérience de montage virtuel et de compositing (d’où la naïveté de certaines séquences…).

Bref, ce film me semble assez ancien maintenant, et très éloigné aussi de ce que j’aspire à faire, en essayant de me dégager du documentaire “avec un sujet“. Cependant, pour toutes les raisons que je viens d’évoquer et pour d’autres aussi, qui tiennent au personnage de Svevo et aux questions qui l’ont toujours travaillé, je reste malgré tout attaché à ce film et je mesure l’importance qu’il aura eue dans ma vie. C’est à partir de ce film que se sont engagés tous mes travaux de collaboration avec Nathalie, et c’est aussi avec ce film que nous avons formulé nos premiers désirs d’indépendance en montant notre première structure de production, Pharos.
La première fois que nous avons eu l’idée de faire un film sur Italo Svevo, ce devait être en 1995. Nous étions à Trieste où nous avions longuement séjourné pour d’autres raisons (Nathalie finissait son doctorat, elle avait obtenu une bourse de recherche du gouvernement italien pour pouvoir travailler sur place). C’était la deuxième année consécutive que nous passions en Italie, et le Nord Italien, avec ses problèmes d’identité et ses fantasmes d’indépendance commençait à nous être familiers.
Trieste surtout, nous avait beaucoup marqué. C’était une ville étrange, au climat sombre et inquiétant. Nous sommes restés là, plusieurs mois sur place, et c’est là, par l’intermédiaire d’éditeurs triestins qui venaient de publier des inédits de Svevo, que nous avons rencontré ses descendants. Nous avons longuement discuté avec eux, et nous avons appris qu’il existait des archives assez conséquentes, beaucoup de manuscrits, de lettres et de photos, ainsi que des tableaux de son ami Veruda.
Nous aimions beaucoup Svevo, et celui-ci tenait une place particulière dans notre vie depuis notre rencontre. Le journal de Svevo à sa fiancée a été le premier livre que Nathalie m’ait offert. Elle trouvait que nous avions en commun certaines obsessions, et elle n’avait pas tort d’ailleurs : j’avais moi aussi une certaine manie de faire des listes et de ranger les choses dans un ordre très particulier, un truc quasiment névrotique qui effectivement pouvait souvent faire penser à Svevo.

C’était l’époque où France 3 venait de mettre en route sa collection “Un siècle d’écrivains“, qui avait pour ambition de dresser le portrait des plus grands écrivains de ce siècle. Or, Svevo ne figurait pas sur la liste de 260 écrivains du siècle, et cela nous a semblé plus qu’injuste. Alors nous avons pris contact avec un réalisateur donc nous avions beaucoup aimé le numéro sur Proust, Robert Bober. Nous ignorions totalement l’envergure du personnage et sans doute notre démarche lui a paru plus qu’audacieuse, voire inconsciente. Quoi qu’il en soit, celui-ci n’était pas intéressé par cette réalisation (malgré son intérêt pour Svevo) et il préparait déjà d’autres numéros pour France 3 (notamment un sur Tardieu).

